Le premier d’entre eux ! Retour vers 1967.

Commençons par détailler le titre. Kinoautomat semble plus décrire le procédé que l’histoire dont nous allons aussi parler. Vous la trouverez généralement sous son titre international One Man and His House (Un homme et sa maison en français, Člověk a jeho dům en tchèque). On peut donc supposer qu’il aurait pu y avoir d’autres films présentés sous le format Kinoautomat. De ce que j’ai pu en voir, ça n’a pas été le cas.

Ce film a été créé par Radúz Činčera, cinéaste thécoslovaque, d’après un scénario écrit par Pavel Juráček et Miroslav Horníček (pour ne citer que les plus connus). Sorti en 1967, il a été présenté dans le pavillon de la Tchécoslovaquie lors de l’Exposition universelle de Montréal.

Note : si vous avez né·e après le début des années 90, ne cherchez pas la Tchécoslovaquie sur la carte, le pays n’existe plus depuis 1993. Vous trouverez quand même des gens qui habitent au même endroit, je ne dis pas le contraire.

L’histoire

Il s’agit d’une comédie (jouée en anglais) narrant les mésaventures d’un certain M. Novák qui rentre chez lui un peu éméché. Assez pompette en tout cas pour se tromper de porte, et sonner chez une voisine avant de retrouver la piste de son propre appartement (qu’il partage avec sa femme). La voisine, Mme Svobodová, je vous le donne en mille, prenait à ce moment-là une douche et ouvre donc la porte vêtue d’un simple drap de bain. La porte se referme sur elle, l’enfermant dehors, et elle trouve refuge vous savez où, avec des péripéties engageant vous savez qui. C’est une comédie de 1967.

En vrai, il est aussi question d’un incendie, mais chuuut.

Trêve de cachoteries, voici une bande annonce qui vous permettra de voir quelques images du film :

Malheureusement vous n’en verrez pas la totalité, ou difficilement. Le film n’est pas disponible sur internet. Il est toutefois sorti en DVD, et se trouve parfois diffusé lors d’évènements cinématographiques spécifiques. Ce fut le cas par exemple en 2007 au cinéma Svetozor à Prague, et on peut se douter que si c’est rare en République Tchèque ça n’arrive pas tous les quatre matins à Sarrebourg, France (code postal 57400).

Prenons quelques secondes pour noter au passage que Radúz Činčera est issu d’une culture amoureuse du théâtre, et volontiers innovante en la matière. La pièce R. U. R., écrite en 1920 par Karel Čapek (je vous laisse deviner d’où il est grâce au diacritique), est connue pour avoir diffusé le terme de robot. Plus tard, le spectacle multimédia Laterna Magika, conçu pour l’Exposition universelles de Bruxelles en 1958, proposait au public une nouvelle forme d’œuvre scénique, mêlant théâtre, opéra, ballet, cinéma, musique symphonique, jazz, sport… Le tout était si complexe que l’usage d’un ordinateur (énorme à l’époque) était nécessaire pour la bonne marche du spectacle.

Entre théâtre, cinéma, et Club Med

Puisqu’il est difficile de voir le film dans les conditions prévues à l’origine, tâchons donc de glaner ce qu’on peut, par exemple les souvenirs rapportés par les proches du créateur du film :

« Autant que je me souvienne, mon père qui faisait souvent des films inspirés par le milieu théâtral, était toujours attiré par le lien entre la performance de l’acteur sur la scène et le spectateur ainsi que de la problématique de ce qu’on appelle la rétroaction ou si vous voulez « feedback ». Et cela l’a amené à l’idée du Kinoautomat. C’était un hasard. En 1966 on a lancé un concours de création du programme culturel pour le pavillon tchécoslovaque à l’EXPO 1967 à Montréal. Mon père a présenté son idée du mariage du film et du théâtre, avec des interventions d’un comédien réel. L’idée a plu, mon père a gagné le concours et Kinomautomat est né. »

Alena Činčerová, fille de l’auteur de Kinoautomat (elle-même réalisatrice)

Peut-être avez-nous noté qu’il est question d’un « comédien réel » (sinon, c’est que vous ne lisez pas les paragraphes en entier). N’allons pas considérer qu’un comédien filmé n’est pas réel, mais ce que Mme Činčerová veut dire ici c’est que le film était présenté par un maître de cérémonie qui s’occupait d’animer la projection et d’accompagner le public dans cette expérience étonnante. En fait, c’est resté une tradition et le film est habituellement projeté de cette façon.

En voici pour exemple une séance partiellement filmée dans le cinéma Victoria à Cluj, en Roumanie. On y voit tout de même un bon morceau du film, ainsi que la façon dont sont portés à l’écran les votes du public (ceci change suivant le lieu où vous voyez le film, en 1967 le système était différent).

L’interactivité !

Lors de ses projections initiales à Montréal (qui ont eu beaucoup de succès), le film était présenté dans une salle de 127 places. Chaque fauteuil était équipé de deux boutons (l’un vert et l’autre rouge) qui permettaient de voter durant les phases de choix.

L'écran de Kinoautomat en 1967

Dans la version originale, le vote du public illuminait d’ailleurs des cases numérotées autour de l’écran : impossible de jouer en présence de votre conjoint sans trahir des choix peu reluisants.

L’acteur incarnant M. Novák dans le film, Miroslav Horníček, a participé à l’animation des projections. Le hic, c’est qu’il ne parlait pas anglais et faisait tout à l’aide de séquences phonétiques apprises par cœur (à l’entendre dans le film on peut supposer qu’il s’en tirait correctement).

Notons au passage que ce rôle d’animateur fait écho aux tous débuts du cinéma. En effet, à l’époque du film muet, on avait parfois recours au bonimenteur, qui avait pour mission d’expliquer les images, d’indiquer les relations entre les personnages, etc. Et bien sûr, il devait s’adapter aux réactions de son auditoire. Si ça n’est pas de la fiction interactive, qu’on m’apporte un nouveau dictionnaire (non, gardez-le, vraiment). Et si ce sujet vous intrigue, vous trouverez en fin d’article de quoi approfondir.

Alors, dans Kinoautomat, que nous proposait-il, ce bonimenteur moderne ? Et bien, par neuf fois durant le film, il récapitulait la situation et les enjeux du choix à faire. Un choix binaire, vert ou rouge, gauche ou droite.

Si vous êtes d’humeur à regarder des tas de vidéos, en voici une autre qui s’attarde sur l’une de ces phases de choix. Cette fois, c’est tiré d’une projection en français, à Montréal (mais pas en 1967 du tout) :

Détail amusant, ce même choix était présent dans la vidéo roumaine affichée plus haut. Et le vote du public est, en gros, le même. Voilà qui nous amène à un sujet brûlant : LE CERVEAU TORTURÉ DE RADÚZ ČINČERA.

Le cerv… L’interprétation du film

L’avis du gouvernement

Avant de parler de la position artistique, petit rappel contextuel.

Le film n’a été diffusé à Prague qu’à partir de 1971, et très vite censuré par le parti communiste tchécoslovaque, en 1972. Peut-être les camarades en faisaient-ils une interprétation fort libérale, y voyant les premiers signes de l’extension du domaine de la lutte. Ah non, attendez, Alena Cincerova me souffle qu’en réalité, les scénaristes et réalisateurs impliqués faisaient partie de la Nouvelle Vague et que ça faisait d’eux des personnes politiquement peu fiables. Malheureusement, cela a considérablement freiné la diffusion du film, qui était courtisé jusqu’à Hollywood mais s’est alors retrouvé stocké dans un placard, pour n’être ressuscité que des dizaines d’années plus tard.

Mais il y a deux autres interprétations sur lesquelles je vais m’attarder ici : celle que l’auteur voulait véhiculer par son œuvre (qui s’accompagne d’un terrible secret), et celle que l’auteur a assimilé après l’avoir diffusée (qui s’accompagne d’une réaction vieille comme le monde).

Le message de l’auteur

LE FILM NE PROPOSE QUE DES FAUX CHOIX !

Voilà, c’est dit, crié, hurlé. Par neuf fois durant le film vous appuyez sur un bouton. Après ces votes, oui, le projectionniste ajuste un cache (il dispose de deux projecteurs synchronisés, et n’affiche qu’une version du film à la fois) et vous ne verrez donc pas exactement les mêmes images que les spectateurs de la session d’avant… Mais au final les évènements sont toujours plus ou moins les mêmes puisque vous revenez toujours aux mêmes dilemmes. Il n’y a donc qu’une seule situation 2, une seule situation 5, etc. Ah oui, n’oublions pas : une seule fin.

Pour l’auteur, il s’agit de dénoncer les prétentions démocratiques du gouvernement en place, et l’illusion de choix proposée au peuple. L’œuvre peut tout à fait faire sens dans cette optique. On ne m’otera pas de l’idée tout de même, en tant qu’auteur de fictions interactives et réalisateur de courts-métrages moi-même, que des considérations purement techniques auront pu être à l’origine de ce schéma à double sinusoïde.

Petit schéma simplifié (3 choix au lieu de 9) :

N’ayant pas pu voir le film, je ne peux certifier à 100% qu’il suit ce modèle. C’est ce que je peux comprendre des différents rapports qui en sont faits !

Si le projectionniste travaille avec deux machines affichant chacune le contenu d’une bobine (un projecteur étant bloqué par un cache pendant que l’autre fait son boulot), on peut se douter qu’une telle structure est presque inévitable. En effet, toute arborescence plus complexe aurait nécessité des changements de bobines (trop long) ou l’utilisateur de machines encore plus nombreuses (ça devient complexe et beaucoup plus onéreux).

Je ne serais donc pas étonné que notre bon vieux Radúz (ainsi que sa clique de scénaristes) ait commencé à réfléchir au sujet en imaginant des histoires plus riches et complexes, avant de vite se raviser sous les contraintes physiques du format. D’autant que lors d’une projection publique, on ne peut pas se rendre compte du caractère inutile de ces choix. Ce n’est qu’avec la version DVD et de multiples visionnages qu’on peut les noter (ce qui faisait peut-être aussi partie de l’intention de l’auteur, mais nous n’en saurons pas plus). On peut noter aussi que les contraintes techniques n’empêchaient pas de tourner deux fins distinctes. Le fait qu’il n’y en ai qu’une peut être apporté au crédit de la thèse politique.

Les conclusions de l’équipe

Činčera et son équipe ont été surpris par les premières projections. Les réactions du public à cette forme nouvelle se montraient plus importantes que prévues. L’interactivité représentait clairement un stimulus pour l’interaction sociale. Ils adaptèrent les séances suivantes pour laisser une plus grande place au public (ajustement aisé lorsqu’on a recours à un néo-bonimenteur).

En fait, Radúz Činčera est allé jusqu’à requalifier l’œuvre : la voilà devenue une « étude sociologique et psychologique à propos des comportements de groupe ». Il y voyait un moyen d’apprendre que les gens ne se décident pas d’après un code moral mais d’après ce qu’ils ont envie de voir.

Il reste peu de trace des résultats des votes, mais il semblerait que les réponses du public étaient toujours plus ou moins les mêmes. On lit parfois que ce résultat avait déçu Činčera. Que ce soit vrai ou pas (son cerveau n’était peut-être pas si torturé que ça), je suppose que ces réponses uniformes n’ont rien d’étonnant à voir la différence d’intérêt entre les choix proposés. Du peu que j’en ai vu en tout cas, il paraît évident qu’il vaut mieux ouvrir la porte à la voisine en détresse plutôt que de la laisser dehors… Ce dernier choix étant à la fois peu civique et peu intéressant au niveau du développement de l’histoire (ce n’est pas pour rien qu’on apprend à toujours dire « oui » aux propositions des compères de scène en improvisation théâtrale).

Un film pionnier

Voilà qui conclut notre survol d’un film qui a failli disparaître, et dont la renaissance n’a pas encore atteint son plein potentiel. Espérons qu’il sera un jour disponible en ligne ! On peut supposer en tout cas qu’il aura inspiré d’autres cinéastes et que Bandersnatch, quelque part, lui doit un tout petit quelque chose. Na shledanou !

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