La fiction interactive est un genre compliqué à traduire, et donc également très cher ! Mais existe-t-il des méthodes pour réduire ses coûts de localisation ? Est-ce qu’on est obligé de sacrifier drastiquement la qualité pour cela ? C’est ce que nous allons étudier ensemble dans cet article !

En effet, dans l’article précédent de notre série sur la traduction, nous avons vu que sur pas mal d’aspects la fiction interactive peut être un genre plus complexe à traduire que le jeu vidéo moyen ; notamment parce que ce sont des jeux longs, et donc très coûteux à traduire ! J’avais estimé ce coût entre 10 et 15 centimes par mot traduit (dans la langue d’origine), ce qui peut s’avérer être un budget difficile à recouper, en particulier si l’on s’adresse à un marché de niche.

Mais des solutions existent ! Dans cet article, je vous propose de passer en revue différentes méthodes, plus ou moins alternative, pour traduire son jeu pour plus ou moins cher et avec une qualité tout aussi variable.

Allons-y !

Préambule

Mais avant, petit mot sur la liste qui va suivre : nous partons du principe que tout travail mérite salaire.

En effet, si vous avez connaissance bilingue qui propose de traduire votre jeu dans sa langue natale gratuitement, cela sera sûrement le moyen le moins cher de le faire. Mais ce n’est pas le cas de tout le monde, et même le travail d’un proche mérite une compensation, surtout quand le jeu est à portée commerciale !

Maintenant que cela est clarifié, commençons notre liste !

Faire appel à un traducteur professionnel

Faisons passer la solution évidente en premier : travailler avec un traducteur humain est en effet la première solution qui vient en tête.

Il est compliqué de dresser des généralités sur toute une profession ; une bonne boîte de traduction peut vous faciliter grandement la vie, avec une traduction de qualité, mais aussi avec des services supplémentaires, comme la LQA (Localisation Quality Assurance, qui teste votre jeu pour s’assurer qu’aucun bug n’est été provoqué par la localisation), et même une part de marketing ! Par exemple, la société peut communiquer pour vous sur des réseaux sociaux inconnus en francophonie ; je pense par exemple à VK pour le marché russe (ce qui peut potentiellement augmenter vos chances de rentabiliser votre traduction).

Cependant, ces services font grimper la facture. Et du fait du titre de cet article, nous allons examiner quelles sont vos options pour un budget réduit.

Certains sites comme Gengo proposent des traductions simples d’accès et pour des prix très réduits. Néanmoins, vous ne pouvez envoyer que votre texte brut ; impossible par exemple de fournir un contexte pour chacune des lignes. Ils ont tout de même une très grande sélection de langues, et leur procédé semble très automatisé, pour le meilleur et pour le pire.

Ces solutions sont pensées pour la traduction pour entreprise, par exemple pour un site internet ou des courriels internes. C’est pour cela que c’est n’est pas pensé pour la narration, et encore moins pour les jeux vidéo.

D’autres entreprises de ce style engagent de nombreux freelances pour traduire du texte à la chaîne (« des fermes à freelances » comme j’ai pu entendre les appeler) ; cela peut donner de grosses erreurs dans la traduction, que vous ne pouvez pas toujours les voir si vous ne maîtrisez pas la langue cible ! Il est important donc de vérifier la réputation de l’entreprise.

Le métier de traducteur est un métier précaire, et payé (peu) à la quantité ; les problèmes de traduction sont souvent le résultat du modèle de l’entreprise plus que des traducteurs individuels !

Alternativement, il est possible d’engager des indépendants sur des plates-formes de freelance ; les prix varient fortement, mais certains sont spécialisés dans la traduction de fiction ou de jeux vidéo.

Et enfin, vous pouvez toujours utiliser les conseils d’autres développeurs : s’ils ont eu une bonne expérience avec un prestataire, ils vous le recommanderont avec plaisir. Cela vous donnera plus de garanties quant à la qualité de la traduction.

Traduire le jeu soi-même

Passons à l’extrême opposé du spectre : tout faire soi-même.

Ce n’est bien sûr pas donné à tout le monde : il faut être confiant en sa connaissance d’une langue pour entamer un tel projet. Mais après tout, beaucoup d’entre vous pratiquent couramment l’anglais sur internet ; à quel point traduire un jeu que l’on connait par cœur peut-il être compliqué ? L’idée peut sembler séduisante, surtout qu’elle permet de garder un contrôle sur le produit final dans les langues que vous maîtrisez.

Cependant, la traduction n’est pas un travail à sous-estimer.

Moi-même, j’ai largement surévalué mes capacités en anglais au moment où je me suis lancé dans la traduction de ma première FI ; j’ai passé près de 6 mois (pas à temps plein, je vous rassure) à traduire un petit jeu d’environ 4 000 mots, ligne par ligne. Autant dire que c’était très long, fatigant, et que je n’avais pas l’impression de progrès. Et vous savez quoi ? Une fois terminée, la traduction était ridicule : il y avait presque tout à revoir.

Pourtant, je consommais quotidiennement du contenu en anglais, et je ne pensais pas être si mauvais en expression écrite ; ce n’était pour autant pas assez pour traduire une histoire complète.

On peut cependant dire que cette expérience a été formatrice, car c’est elle qui a éveillé mon intérêt pour la traduction et au final mené vers cet article !

Donc vous l’aurez compris de par mon exemple personnel, prenez garde en choisissant cette voie ; prenez du recul sur vos compétences dans la langue cible, et surtout faites-vous relire ! Cela reste une option à considérer si vous en avez les capacités !

Certains développeurs décident d’écrire directement en anglais, pour garantir un large public, et traduisent le jeu dans leur langue maternelle par la suite. Ici les même conseils s’appliquent : soyez conscient de votre niveau de langue et de la difficulté de la tâche. Mais c’est possible !

Utiliser un traducteur automatique

Vous connaissez comme moi la réputation de Google Traduction ; le système garde sa réputation de traducteur bancal, traduisant mot à mot et perdant ainsi le sens original.

Mais est-ce qu’il faut jeter pour autant la traduction automatique ?

Elle a l’avantage d’être quasi-instantanée, gratuite et vous permet parfois de traduire vos documents complets en les téléversant.

Ces dernières années, le paysage de la traduction automatique a beaucoup changé ; avec le progrès de l’intelligence artificielle et des réseaux de neurones, Google Traduction et ses concurrents se sont beaucoup améliorés.

En ce moment, on parle souvent de DeepL, dont la compagnie est aussi à l’origine du dictionnaire en ligne Linguee. C’est en effet un traducteur étonnamment performant. Il vous permet par exemple de spécifier comment un mot spécifique doit être traduit, très pratique pour les noms propres, et encore de l’utiliser en tant qu’application native sur votre ordinateur. Il propose moins de langues que Google Traduction, mais la sélection comprend l’essentiel des langues populaires en termes de localisation, comme par exemple le chinois simplifié, le russe et le portugais.

Dans un prochain article de notre série sur la traduction, nous verrons ensemble quelles sont les langues à prioriser lors de vos efforts de localisation !

Je vous invite donc à donner de nouveau sa chance à la traduction automatique, que se soit DeepL, Google, ou un autre concurrent qui arrivera dans les années à venir ; car c’est actuellement la méthode la moins chère et la plus rapide pour traduire son jeu !

Cependant la qualité ne dépasse pour le moment pas celle de traducteurs humains professionnels : vous pouvez avoir des résultats très aléatoires si vous traduisez du code par exemple (il y a parfois des miracles, mais n’y comptez pas trop).

Un autre problème est celui du registre de langue : le traducteur va traduire toutes vos phrases de la même manière, ce qui fait que les personnages peuvent perdre leur voix unique et tous parler de la même manière.

Faire appel à sa communauté

Vous l’avez compris maintenant, les jeux sont chers à traduire, surtout quand ils sont très longs. S’il y avait bien un jeu qui pouvait s’en inquiéter, c’était bien Disco Elysium.

Image de couverture de Disco Elysium.

Avec ses embranchements complexes et son script qui cumule plus d’un million de mots, la localisation en de nombreuses langues était inenvisageable, surtout pour un CRPG old-school ; c’était en tout cas vrai avant l’énorme succès qu’il a rencontré.

Le jeu a en effet été encensé par la critique, et il a réuni une très forte communauté de fans. Un succès impressionnant pour un genre si confidentiel.

Vous pouvez d’ailleurs retrouver notre test du jeu sur notre site !

En mai 2020, le studio ZA/UM fait appel à sa communauté pour traduire le jeu, en espagnol, coréen, russe et portugais brésilien, avec d’autres langues à venir. (Ils feront appel à une entreprise de localisation pour le français et l’allemand.)

Contrairement à ce qui avait été spéculé à l’origine, les contributions ne sont pas bénévoles (source) : les équipes sont sélectionnées, rémunérées, et le texte est vérifié pour en assurer la qualité.

Mais alors, pourquoi faire appel à sa communauté ? Quitte à payer, autant faire appel à un professionnel, non ?

Et bien, il y a plusieurs raisons possible de faire ce choix.

Premièrement, vous n’avez pas à chercher de prestataire ; vous faites basiquement un appel d’offre auprès de vos fans.

De plus, vous êtes quasi-certains que les personnes qui se présenteront à vous connaissent votre jeu et son univers. Cela ne garantit bien sûr pas un travail parfait, mais vous donne un minimum de garantie.

Pour la qualité du travail, ZA/UM a mis en place une sélection des membres de l’équipe et toute une infrastructure pour assurer la qualité (ce qui peut être un travail plus ou moins important, mais il est important d’y penser).

Mais le point sur lequel je penche, c’est que ces traductions seront au final payées moins cher que les prix de professionnels.

Si l’on regarde les langues qui sont traduites de cette manière, on y voit des langues plus exotiques ; et l’on y reviendra dans un prochain article, mais la paire de langues sur lequel vous travaillez est tarifée en fonction de l’offre et de la demande.

Ainsi, en général, les traductions peu demandées (comme l’anglais vers le coréen) et avec peu de traducteurs actifs seront plus chères; et d’autres sont parlées dans un marché plus difficile à rentabiliser (de ce que des devs m’ont raconté, c’est par exemple le cas de l’espagnol).

C’est pourquoi, même si je ne connais pas la rémunération de ces équipes de traduction, je suppose que le studio a in fine un intérêt économique à faire appel à sa communauté.

Si vous avez une communauté autour de vous, il peut être envisageable de faire appel à elle pour traduire votre jeu dans des langues qui ne seraient pas rentables sinon.

Mais est-ce qu’il faut forcement avoir une grosse communauté ? Pas toujours : Il arrive que des passionnés vous propose d’eux-mêmes de traduire votre jeu, même s’il est confidentiel. Je l’ai vu faire plusieurs fois, et ça pourrait bien vous arriver un jour !

De manière générale, ouvrir sa traduction aux contributeurs, même gratuits, est une bonne chose pour la diffusion de la FI : même si vous n’aviez pas de contrôle sur la qualité finale, de nouvelles personnes pourront ainsi découvrir votre jeu !

Les méthodes hybrides

Ce sont des méthodes alternatives et dont on parle assez peu, mais qui peuvent se révéler très utiles pour les situations particulières. L’idée est d’allier les techniques vues précédemment, et essayer d’en retirer les avantages.

Par exemple, on peut traduire son jeu dans la langue cible en utilisant un traducteur automatique, puis donner le texte à un correcteur.

Pourquoi serait-ce avantageux ? Au final, on paye toujours un prestataire et notre objectif est que ça nous coûte moins cher.

Et bien, le fait est que les correcteurs sont beaucoup moins onéreux que les traducteurs. Difficile de donner une estimation précise, mais j’ai souvent vu des corrections facturées 0,02 € par mots ; cinq fois moins qu’une traduction (ce qui peut se comprendre, ce n’est pas le même métier).

Ainsi, vous réduisez vos coûts tout en gardant une bonne qualité, car le produit final est vérifié par un professionnel.

Bien sûr, il y a d’autres moyens d’hybrider les techniques !

Par exemple, vous pouvez utiliser une traduction automatique comme base pour traduire vous-même votre jeu ; ce que je recommande, car ça vous fera gagner beaucoup de temps !

Beaucoup de traducteurs professionnels utilisent d’ailleurs des logiciels de TAO, ou traduction assistée par ordinateur, qui permettent de conserver des notes, d’éditer un glossaire, et incluent notamment un traducteur automatique, générant des suggestions.

Cette section est aussi là pour vous encourager à être créatifs, et à voir ce qui fonctionne le mieux pour vous et votre jeu !

Conclusion

Voilà notre large aperçu des techniques de traduction ; toutes sont valides, en fonction de votre contexte. Une mauvaise traduction automatique peut être une bonne chose pour diffuser rapidement un jeu de game jam ; une traduction premium par une entreprise réputée peut valoir votre argent si vous avez confiance dans le succès de votre jeu et que vous voulez que tous les joueurs aient la meilleure expérience possible.

J’espère que cet article vous a plu, et vous a permis d’étendre vos horizons quant aux divers moyens qui s’offrent à vous ! Rendez-vous dans quelques semaines pour un nouvel article sur la traduction ; en attendant, profitez bien de tous les articles de qualité que l’on vous prépare sur le site ! 🙂

À bientôt sur Fiction-interactive.fr !